Je n'ay aulcune affection d'aller en la guerre, toutesfois ces
preceptes que m'avez donnez de la dance guerriere me pourront servir
quant nous ferons quelque monstre en armes par la ville de Lengres:
Mais tandiz passez oultre, & m'enseignez que cest de la dance
recreative.
Arbeau.
Il vous fault premierement premectre qu'à la similitude du tambour,
duquel nous avons parlé cy dessus, on en a faict ung petit que l'on
appelle tabourin à main, long d'environ deux petits piedz & un pied
de diametre, que Ysidorus appelle moityé de Simphonie, sur les
fonds & peaulx duquel on colloque des fillets retors, en lieu qu'au
grand tambour on y mect sur le diametre de l'ung des fonds seulement
un double cordeau.
Capriol.
De quoy servent ces fillets retors?
Arbeau.
Ilz sont cause que quant le tabourin est battu d'ung batonnet, ou
avec les doigts, le son dudict tabourin est stridule & tremblotant.
Capriol.
Symphonie, cest à dire consonance, & non pas un tabourin.
Arbeau.
A la verité, ce mot grec de Symphonia est à dire
consonance, & de ce mot sont appellez les Musiciens Symphoniaques:
Mais il n'est pas impertinent, que le tabourin ait receu ceste
denomination d'estre comprins soubz le nom de Symphonie, parce qu'il
est accompaigné ordinairement d'ung ou plusieurs aultres Instruments
musicaux, avec lesquels il convient, & leur donne grace servant de
Base & Disdiapason à tous accords, c'est vraysemblablement, celuy
duquel on usoit avec l'instrument appellé Chorus, pour rendre
louange à Dieu en resjoyssance, & dont parle le S. Prophete royal,
quand il dit: Laudate Dominum in tympano & choro[g]
: En Sainct Luc
15 le filz aisné du pere de famille fut indigné quand il sceut que
pour la bien venue de son frere, l'on faisoit grand chere avec le
veau gras & la Symphonie & le Chorus. Daniel recite en son 3. Chap.
que Nabuchodonosor fit crier que chacun adorast sa statue, si
tost que l'on orroit jouer la flutte le haubois, la sacqueboutte,
la harpe, le psalterion, la Symphonie & autres instruments musicaux.
Capriol.
J'eusse interpreté ce mot de Chorus pour une compagnie de danceurs.
Arbeau.
Jay veu la figure dudict instrument Chorus en un livre ou tous les
Instruments sont descripts, & estoit joinct avec la Symphonie ou
tabourin, comme maintenant on y joinct la flutte ou grand Tibie.
Les Basques & Bearnois usent d'ung aultre tabourin qu'ils tiennent
surpendu à la main gauche & le touchent avec les doigts de la main
droicte, le bois est seulement creux de demypied, & les peaulx d'un
petit pied de diametre, & est environné de sonnettes & petites
pieces de cuyvre, rendants un bruict aggreable & non affreux, comme
celuy grand que descript Suidas remply de clochettes, duquel usoient
ceulx des Indes en leurs batailles. Quant à nostre tabourin, nous ny
mettons point de sonnettes, & l'accompagnons ordinairement
d'une longue flutte ou grand tibie: Et de ladicte flutte le joueur
chante toutes chansons que bon luy semble, la tenant avec la main
du bras gauche, duquel il soustient le tabourin.
Capriol.
Est-il possible qu'il puisse faire sonner une chanson avec sa main
gauche seulle: Je ne le puis croire, car je suis assez empesché de
treuver tant de voix diverses avec mes deux mains sur une flutte à
neuf trouz, & aussi il me semble impossible de jouer & la tenir
d'une mesme main.
Arbeau.
Le bout pres la lumiere est soustenu dans la bouche du Joueur, & le
bout d'embas est soustenu entre le doigt auriculaire & le doig
medicin, & oultre ce afin qu'elle ne coule hors la main du Joueur,
il y a une esguillette au bas de ladicte flutte ou se met ledict
medicin pour l'angaiger & la soustenir, & n'a que trois pertuis,
deux devant, & ung derrier, & est admirablement inventee, car du
doig demonstrant & du doig du meillieu qui touchent sur les deux
pertuis devant & du poulce qui touche sur le pertuis derrier, tous
les tons & voix de la game s'y treuvent facilement.
Capriol.
C'est donc ung secret que j'apprendrois voluntiers en passant
chemin, puis je vous remettray en propos.
Arbeau.
Vous debvez sçavoir que les tubes ou tuyaulx qui sont haults &
longs, & ont la lumiere basse & estroicte comme est la flutte de
question, saultent facilement & naturellement à leur quinte quant
ilz sont soufflez un peu plus fort: Et si on les souffle encor plus
fort, ils montent à l'octave: De façon que quant la longue flutte
est soufflee doulcement & tous les pertuis sont bouchez, supposé
qu'elle sonne G ut, si on ouvre le premier pertuis que bouche le
doigt mediant, elle sonnera A re, si on ouvre encor le deuxieme
pertuis que bouche l'index, elle sonnera B my, & si on ouvre le
troisieme pertuis qui est derrier que bouche le poulce, elle
sonnera C fa ut: Aprez cela, le tout estant bien bouché, soufflant
un peu plus fort, elle saulte à la quinte & sonne D sol re: Avec ce
mesme vent, si le mediant est levé, elle sonnera E la my, & le
demonstrant levé aprez, elle sonnera F fa ut: Ce faict, en levant le
poulce, elle sonnera G sol re ut, & ainsi continuant & levant les
doigs, & donnant le vent fort comme il appartient, on y treuve
plusieurs gradations de voix.
Capriol.
Vous faictes ceste octave de G sol re ut sur l'ouverture du poulce,
donc en fermant tout, ce debvroit estre A la mi re.
Arbeau.
Le tout bouché sonne l'octave aussi, a cause de la naturelle
disposition de ceste sorte de flutte, qui saulte toute bouchée à la
quinte, puis à l'octave.
Capriol.
Quant on dict en Therence, que la comœdie de l'Andrie fut jouée
soubs les Tibies non pareilles de Claudius, Se doibt il
entendre de ces fluttes dont vous parlés?
Arbeau.
Certes je le croy ainsi, car par les marbres antiques il se treuve
qu'un mesme personnage jouoit de deux fluttes tout ensemble
desquelles l'une estoit plus grande & sonnoit plus grave, l'aultre
estoit plus courte, & sonnoit plus aigre. La plus grande estoit à
la main gaulche: & la plus courte, a la main droicte. Et les
tenoient ainsi a mon advis affin de mieulx & plus aiseement faire
les cadances de dessus, de ladicte main droicte. Il me souviens
d'avoir veu jouer d'une flutte double (venant du mont sainct Claude
que Ptolomée appelle le mont Juras) l'une desquelles estoit couppée
plus courte, & faisoit une tierce sur la plus grande, & celluy qui en
jouoit des deux mains les faisoit accorder harmonieusement.
Capriol.
Valere maxime, au chappitre dés Institutions, anciennes parle du
college des joueurs de Tibies.
Arbeau.
Ce college estoit comme les bandes des joueurs d'instruments qui
sont par les villes: Et jouoient de diversités de Tibies, les unes
comme celles dont nous venons de parler, aultres à neuf trous,
aultres avec languettes de rozeaulx, approchans le son des
trompettes comme sont noz haulbois, desquelz parle le Poëte Horace
disant ainsi:
Tibia non ut nunc oricalcho cincta, tubeque Æmula.[h]
Capriol.
A la verité les haulbois ont quelque ressemblance aux trompettes, &
font une consonance assez aggreable, quand les gros sonnans l'octave
en bas, sont menez ensemblément avec les petits haulbois qui
tiennent l'octave en hault.
Arbeau.
Ceste couple est bonne pour faire resonner un grand bruit, tel
qu'il fault és festes de village & grandes assemblees, mais si elle
estoit joincte avec la flutte, elle offusqueroit le son de ladite
flutte: Bien la peult-on joindre avec le tabourin, ou avec le grand
tambour.
Capriol.
Se peult-on ayder du grand tambour pour la dance recreative?
Arbeau.
Ouy certes: mesmement avec lesdits haulbois qui sont bruyans &
cryards, & sont soufflez avec force.
Capriol.
Revenons au propos du Tabourin, & de la dance.
Arbeau.
Le tabourin accompaigné de la flutte longue entre aultres
instruments, estoit du temps de nos peres emploié pource qu'un seul
joueur suffisoit à mener des deux ensemble, & faisoient la
symphonie & accordance entiere sans qu'il fust besoing de faire plus
grand despence, & d'avoir plusieurs aultres joueurs comme
violons, & semblables, maintenant il n'est pas si petit manouvrier
qui ne veuille a ses nopces avoir les haulbois & saqueboutes. Lors
on dançoit plusieurs sortes de dances recreatives.
Fifre. Basse-dance. Table des chapitres.