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Retour vers Le cothurne étroit

Pirouettes

Lundi matin – 1

H G F E D C B A
Le papillon court à l'envers
Le temps me raméne vers vous
Au temps où j'aimais votre chatte
Où je la couvrais de béryls
C'était le temps d'avant la bombe
Avant que le minet sautât
Qui croira qu'on n'a qu'une vie
J'ose recommencer la mienne
Ma petite vie si petite
Je ne veux pas payer la note
La vie est un long raid tranquille
Au-delà de la pollution
De la police, abolissons
Punk ! Funk ! Ping ! Pong ! Crac ! Boum ! Hue !


Lundi matin – 2

Je suis l'entrepreneur, hélas désargenté,
Prince de la finance à la douce folie.
Mon ambition est morte, et le hameau hanté
Qui portait mes espoirs n'est que mélancolie.


Lundi après-midi

La nuit était profonde. De loin en loin, un réverbère distillait une pâle lueur sur le trottoir à son pied, révélant ici un vélo rouillé abandonné depuis longtemps, là un ivrogne endormi dans la moiteur du soir. C'est dans l'une de ces flaques blafardes qu'elle m'apparut soudain. L'élégance de son ample manteau d'ashkazan qui détonait dans la morosité ambiante exerça immédiatement sur moi une attraction où la curiosité se mêlait à une vague inquiétude. M'approchant à pas lents, j'eus tout loisir de détailler sa toque de zibeline, sa large ceinture de szmalz et ses hautes bottes de sözmö avant qu'elle ne s'aperçût de ma présence et ne tournât la tête vers moi. Un large sourire éclairait son visage. Sans un mot, elle tendit la main vers moi et je posai la mienne dedans. Elle referma doucement les doigts et m'entraîna à sa suite, à pas comptés d'abord puis de plus en plus vite. Quelques minutes plus tard nous entrions dans sa rahmat, sans qu'elle eût prononcé une parole.

Insensiblement, sans me quitter du regard, elle m'offrit un aperçu de son bözö qui me laissait augurer une suite des plus alléchantes. Elle prenait son temps cependant, et ce n'est qu'après de longues minutes qu'elle m'accorda le spectacle de son adorable shyrdak. Dès lors nous ne connûmes plus de limites et j'eus bientôt terminé d'explorer ses trésors dans les moindres recoins, culminant avec son incroyable kanat à faire damner tout connaisseur. Épuisé, la tête emplie de sensations encore jamais éprouvées, j'aspirais à reprendre mes esprits quand elle renchérit en me présentant avec une mine gourmande son kandaysen démesuré, tel que je n'en eusse jamais imaginé. C'en était trop pour ma résistance et je me résolus à la quitter pour ne jamais revenir. Sur le seuil de la porte elle me retint un instant et me fourra dans la main un jakshy que je n'avais pas encore aperçu. Je le payai sans marchander et m'enfuis en courant.

Dans les jours qui suivirent, je fis le tour de tous les magasins de la ville, les ateliers des artisans et jusqu'au moindre kymus, mais jamais je ne retrouvai une galerie comparable à la sienne.


Mardi après-midi

Les murex ressassés par l'assaillante vague
Le bombinement blond d'indignes charognards
Le cénotaphe amer que la dune offre aux gniards
Et la plume aplombée en mainte morte vague


Jeudi matin

Je suis née à Shanghai en l'an moins cent millions.
Mon père était raptor, ma mère kératine.
Il voulait être beau pour draguer ses copines ;
Grâce à mes sœurs et moi, il fut le plus mignon.

Plutôt avantageux pour la reproduction
Et selon la méthode inventée par Darwin,
Son truc se répandit : ma silhouette fine
Fut reprise et connut bien des évolutions.

Puis je fus enterrée dans une sombre argile
Où j'espérais dormir à jamais, bien tranquille,
Bercée du gazouillis de lointains descendants.

Hélas ! vers l'an deux mille, un paléontologue,
Soucieux de compléter son vaste catalogue,
M'exhuma. Ces humains sont vraiment emmerdants !


Jeudi après-midi – 1

Promenade à cheval

Matériel : un cheval sellé et bridé
Durée : 30 minutes
Effet escompté : prise de conscience du corps

Avant d'entamer l'expérience et pour maximiser vos chances de succès, vous vous enquerrez du caractère du cheval dont vous vous serez muni et vous assurerez qu'il s'accorde au vôtre ainsi qu'à vos compétences équestres. Puis vous procéderez à quelques préliminaires indispensables. Vous mènerez le cheval en main jusqu'en un lieu calme où il acceptera de se tenir immobile. Vous vous hisserez sur son dos en prenant appui sur l'étrier qui pendra au côté gauche de la selle. Vous saisirez fermement une rêne dans chaque main. Vous indiquerez alors à votre compagnon, par une franche pression des mollets, votre désir d'entamer la phase active de l'expérience.

Vous maintiendrez l'allure du pas, qui dispensera votre esprit de toute appréhension et votre corps de tout effort pour préserver son équilibre. Vous écouterez dans votre corps les échos du mouvement de votre monture. Vous ne percevrez pour commencer qu'un amas confus de chair animée. Petit à petit émergera un ordre de ce chaos. Vous distinguerez le mouvement alterné des quatre membres, puis vous identifierez à chaque instant celui qui est en déplacement. En plongeant plus profondément dans vos sensations, vous reconnaîtrez aussi le mouvement oscillatoire des membres à l'appui qui, pour être statiques, ne sont pas immobiles.

Si l'expérience se prolonge suffisamment et si vous vous laissez immerger dans le courant des mouvements, vous percevrez les résonances mystérieuses entre les muscles du cheval et ceux de votre corps. Vous ressentirez les contractions infimes des mollets et des cuisses qui accompagnent le gonflement puissant des flancs. Vous entendrez chacune des vertèbres jouer sur ses voisines pour maintenir la verticalité de votre aplomb au-dessus de la selle mouvante. Les mains effleurant le garrot absorberont dans les doigts la tension alternative de la bouche. Les rêves de centaure s'incarneront en une double musculature.

Au réveil du lendemain, l'expérience se sera faite chair. Crampes et courbatures la rendront pour plusieurs jours inoubliable.


Jeudi après-midi – 2

trottoir lissebateau inclinétrottoir rugueux
poubelle nauséabonde
montée doucemur grumeleuxmontée abrupte
jardin embaumé
virage serréaboiements agressifsvirage contraire
ruelle silencieuse
 
bientôt le fournil
fera saliver
fragrances sucrées
de l'eau plein la bouche
mais je ne sens rien
fermé le lundi
quelle amertume
 
moteurs vrombissantstraversée périlleusegare malodorante
foule moite


Vendredi matin

Paysage de collines pris depuis un balcon dont on voit la rambarde au premier plan.
© Coraline Soulier

J'aurais aimé me souvenir d'une grande maison claire et souriante, ouverte sur le monde.

J'aurais aimé me souvenir de la première fois où j'ai atteint tout seul le sommet de la colline.

J'aurais aimé me souvenir d'un matin de printemps si clair qu'on apercevait l'horizon au-delà des dernières collines.

J'aurais aimé me souvenir d'un oiseau trop haut pour qu'on le voie, dont le chant descendait jusque sur le balcon.

J'aurais aimé me souvenir d'une cachette derrière la première colline qui avait abrité mon premier baiser.

J'aurais aimé me souvenir de la grande ville mystérieuse que j'avais découverte le jour du certificat d'études.

J'aurais aimé me souvenir des mois d'hiver où les provisions devaient durer jusqu'à la fonte des neiges.

J'aurais aimé me souvenir des cousins qui venaient passer chez nous les vacances d'été.

J'aurais aimé me souvenir de l'odeur des foins coupés et du bruit des charrettes sur les chemins caillouteux.

J'aurais aimé me souvenir de la larme au coin de l'œil de ma mère le jour où je suis parti.


Vendredi après-midi

Il faut de tout pour faire Pirou

Un festival enrichissant
Des animateurs compétents
Des exercices stimulants
Des spectacles ébouriffants
Et pour les enfants, des jocondes

Des paysans et des pêcheurs
Des forains, des restaurateurs
Des garagistes, des conteurs
Des épiciers et des logeurs
De quoi accueillir tout le monde

Des Lillois et des Parisiens
Des matheux et des musiciens
Des amateurs de chats, de chiens
Des experts en tout et en rien
Des bruns, des chauves et des blondes

Un village et ses habitants
Des visiteurs envahissants
Des Pirouètes tous les ans
Pour que sans fin tourne la ronde

Mais pas trop n'en faut.


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© Nicolas Graner – août 2013

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Dernière modification le 14/09/2014.