Aller au menu
Aller au pied de page
Retour vers Le cothurne étroit

Repirouettes

Lundi matin

Regarde lavatère, entends la fée Anna :
All the plants have a name, l'aster et l'agapanthe.
Sens la fragrance amère, âcre, de l'althéa,
Et le chêne et l'herbette ensemencent les pentes.


Lundi après-midi – 1

Venez, c'est la fête !

Les gens se massent, se tassent, s'assemblent en bande.

C'est de la détente : des balades, la lande, les galets...

C'est des textes savants, emmêlés, et des ballades déjantées...

C'est de la balle sans mal de tête.

Et cette année, c'est même le chant et la danse !

Venez dans la Manche à cette belle fête !


Lundi après-midi – 2

Jusqu'au soir nous figurons maint choc trop lourd sans vrai bond
Puis je chasse du refuge celui qui plombait vos jours
Revois la gaieté qui tombe, le parfum de la joie chaude
À jamais par les cinq sens goinfre-toi dans l'herbe verte
Jeune beau, grand-père chauve, se fendent en le moquant


Lundi après-midi – 3

Un pour tous, tous pour moi : voilà notre devise.
Ni femmes ni enfants : moi d'abord, dans la crise.
La solidarité n'est rien qu'une bêtise,
L'entraide est à jamais rangée dans la remise.


Mardi matin – 1

Ferme
plantée,
plantée
ferme

Vers
minces,
minces
vers

Culture,
culture,
alliées

Notes,
bottes,
à lier


Mardi matin – 2

Viens
rire,
lire
bien !

Rien
dire ?
Pire,
tiens :

Geste
reste
mort,

Phrase
sort
nase.


Mardi après-midi – 1

Parmi les coups de feu des CRS
On discernait l'absurde jappement
Qui tenait lieu de slogans léninistes

Tant il est vrai que chez les léninistes
La haine est telle envers les CRS
Que tout discours le cède au jappement

Pourtant sortir un jour du jappement
Tente certains laxistes léninistes
Pour tendre enfin la main aux CRS


Mardi après-midi – 2

Un conglomérat de défunts attendait l'ultime pesée
Sphinx au mystère impénétrable, virtuose du bandonéon,
Non-croyant, clerc, tous prosternés devant les très saintes voyelles

Le sphinx soudain put déchiffrer le sens caché de ces voyelles
Le non-croyant sitôt jura qu'il refuserait la pesée
Le conglomérat l'acclama sur un air de bandonéon

Quand le non-croyant s'empara à son tour du bandonéon
Le conglomérat saccagea les ci-devant saintes voyelles
Le sphinx n'eut plus qu'à proclamer l'abolition de la pesée


Mardi après-midi – 3

Pirou roule houleusement. Manqué quelques Queneau novices, histrions honteux, Teutons tondus, dulcinées inébranlables, hâbleurs leurrés, etc.


Mercredi matin

Quand la vague se fait plus haute
Pauvre marin songe à la côte
La côte est loin, adieu le port
Où grille la côte de porc
Où près de sa femme mijote
La côte de bette en cocotte
Pauvre marin songe à demain
Et contemple au creux de sa main
Un gravier cueilli sur la côte
Quand la vague se fait plus haute


Mercredi après-midi – 1

places découpéesponts flottantspassages sombres
rues gueuses
tours acéréesfaçades poliesstores piquetés
portes minces
familles diviséeshommes secsfemmes légères
relations multiples
 
On doit quitter
la demeure
protectrice,
le quartier
familier.
Au-dehors
le monde attend.
 
banlieue étiréeroute étroitecampagne apaisante
envol définitif


Mercredi après-midi – 2

Je dirais maintenant de la ville de Zénobie qu'elle a ceci d'admirable : chaque fois qu'un visiteur s'y présente, elle se pare pour lui de nouvelles couleurs que nul autre n'y a jamais aperçues.

Le marchand d'épices turkmène qui y pénètre à la première heure de l'aube croisera sur la grand place, se dirigeant vers la fontaine, une jeune femme vêtue d'une légère jupe de soie cramoisie, et quand l'armateur grec rencontrera la même femme rentrant chez elle sa cruche pleine sur la tête, il admirera la profonde émeraude de l'étoffe. L'ouvrier népalais qui vient offrir ses services découvrira, si son cœur est pur, des rues pavées de marbre blanc, mais s'il est animé d'intentions malveillantes, c'est sur du granit noir qu'il posera les pieds. Dans le temple de Koungoua qui domine la ville de son imposant minaret, la statue du dieu est parée des plus riches atours que l'Orient ait produit, mais aucun pèlerin n'a jamais pu la décrire aux étrangers qui ne connaissent pas la ville car il n'en est pas un élément, de la couronne scintillante jusqu'au plus petit bouton, dont il puisse affirmer à coup sûr la couleur. Les récits des explorateurs se contredisent sans cesse et interroger les habitants de Zénobie ne leur est d'aucun secours.

Il n'est jusqu'à la lune dont le fin croissant ne se pare de teintes imprévisibles à chaque nouvelle lunaison. Les missionnaires hollandais qui braquèrent les premières lunettes sur cet astre insaisissable en donnèrent des descriptions si confuses que Zénobie acquit dans toute l'Europe la réputation d'une ville qui rend fou, avant que des récits plus crédibles n'en révèlent les particularités véritables.

Les habitants qui quittent la ville pour une période prolongée n'échappent pas à son charme pervers et il n'est pas rare qu'un négociant parti chercher fortune au-delà des montagnes ne reconnaisse plus, à son retour, sa maison, son jardin ou sa boutique. On conte même qu'un marin partit faire le tour du monde, laissant chez lui sa jeune épouse à la chevelure d'or et aux yeux de turquoise. Lorsqu'il la retrouva après cinq ans d'absence, sa chevelure et ses prunelles étaient d'un noir de jais, comme avant son départ la femme de son voisin. Par un caprice inoui de la ville, l'épouse de ce voisin lui apparut dans le même temps toute semblable à celle qu'il avait laissée en partant.


Jeudi matin

Que la bile est amère, elle que but l'ermite !
Fuis l'homme aux sales mains qui abolit les mythes !
Dans la pièce du fond, l'abîme a fait la tour
Où, tel un phare en deux, comme un site il laboure.


Jeudi après-midi – 1

J'ai mis ma villa à Paris
Car l'habitat m'avait ravi.
J'ai tant d'amis à Saint-Martin,
Cinq à Vavin, six à Pantin !
Par instants imaginatif,
Vibrant, vivant, jamais hâtif,
Paris m'a saisi par la main,
Si câlin, ravissant gamin.
J'avais grandi à Saint-Maigrin,
Aigri par l'accablant train-train
Mais à Paris j'ai pris grand air,
Rassasiant ma faim dans la chair.
Ah, passants jamais malfaisants !
Ah, bilan si satisfaisant !


Jeudi après-midi – 2

Quand le brave marin s'apprête à prendre un ris
Il saisit pleinement tout ce que vaut la vie
Mais quand le calme est plat il n'a plus qu'une envie :
Revenir à la côte en clamant à grands cris
« À moi le ris de veau ! À moi le plat de côte ! »


Vendredi matin

Par la porte étroite
La cohorte sort
La première à droite
Mène vers les morts

Au clocher dix heures sonnent
Bruit du gravier sous les pas
Quelques voitures bourdonnent
Un tracteur dépasse au pas

Soleil sans nuage
Groupe silencieux
Quelques points d'ombrage
On s'emplit les yeux

La traversée est critique
Passage non protégé
La grand route touristique
Point de transit obligé

Quelques arroseuses
Abreuvent les champs
Notre route herbeuse
Va se desséchant

Du sable dans ma chaussure
La dune n'est plus très loin
L'homme a dompté la nature
Ne laissant aucun témoin

Dans la montée raide
Le bruit du ressac
Aucun besoin d'aide
Pour porter le sac

Dernier rite de passage
La descente du talus
À l'arrivée sur la plage
Les poèmes seront lus


Vendredi après-midi

Question : les hommes n'ont-ils pas été mis à mal par les féministes ? Qui les aide, eux ?

Réponse : ma femme ne regrettait en rien les raffinements auxquels elle avait été habituée.

Non, rien de rien, je ne regrette rien.
Les regrets ne servent à rien.
Elle aurait pu... il aurait dû...
S'il avait su... si elle avait vu...
Avant, ce n'était pas pareil...

Bien sûr il y a eu le féminisme.
Le féminisme a eu sa part, c'est certain.
C'était nécessaire, sans doute,
Il fallait que quelque chose change,
Mais peut-être pas comme cela.

Avant, il était raffiné,
Est-ce cela qu'elle regrette ?
Depuis, plus rien n'est pareil,
Est-ce à cause du féminisme ?

Il était raffiné, elle était protégée,
Est-ce cela qu'il regrette ?
Depuis il se sent démuni,
Elle ne le trouve plus pareil.

Est-ce elle, est-ce lui, est-ce le féminisme ?
Tout pourrait-il encore être pareil ?
Elle dit qu'elle ne regrette rien,
Il dit qu'il est toujours pareil,
Qu'il ne sert à rien de regretter.
Plus rien ne sera pareil.


Voir le commentaire

© Nicolas Graner – août 2014

Menu de navigation

Pied de page

Contacter l'auteur.

Cette page http://www.graner.net/nicolas/OULIPO/repirouettes.html respecte les standards XHTML 1.0 strict et CSS 3.
Dernière modification le 20/11/2014.